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«Les routes en février » une entrevue avec Katherine Jerkovic

Une entrevue avec Katherine Jerkovic sur son premier long métrage, « Les routes en février »

par Chales-Henri Ramond

« Je me suis graduellement détachée de l’autobiographie pour aller vers la fiction. Je voulais matérialiser ce deuil, traverser cette absence du pays d’origine et d’enfin assumer mes choix et savoir accepter de perdre quelque chose pour en trouver une autre. »Katherine Jerkovic

On connaît peu la réalisatrice Katherine Jerkovic, auteure de courts métrages de fiction et expérimentaux (entre autres Le gardien d’hiver, en 2010, et Platinum Farewell, en 2004). La jeune femme, née au Canada d’une mère uruguayenne et d’un père croato-argentin, connaît bien le déracinement. Elle en fait le thème central de Les routes en février, qui sort dans les salles québécoises ce vendredi 8 février 2019.

Rencontre avec la cinéaste de ce premier long métrage intimiste porté par la sensibilité de ses deux comédiennes principales.

 

Avec « Les routes en février», tu nous proposes une rencontre un peu particulière entre une jeune femme et sa grand-mère, qu’est-ce qui a motivé cette histoire ?

J’ai commencé à écrire cette histoire dans un moment particulier de ma vie. J’étais dans un entre-deux. Cela faisait onze ans que j’habitais à Montréal, mais ce n’était pas un choix assumé, plutôt une situation qui s’était imposée par la force des choses, en venant faire mes études ici. À ce moment, j’étais déjà retournée plusieurs fois en Uruguay et en Argentine, où la majorité de ma famille réside… Ma mère est uruguayenne, j’ai habité dix ans là-bas, de 8 à 18 ans. Quand je retournais, j’avais toujours un sentiment de nostalgie, comme un déchirement intérieur. Lorsque j’ai commencé à écrire Les routes en février, je revenais d’un long et éprouvant voyage durant lequel j’avais essayé de mettre au clair ma volonté de retourner m’installer là-bas, ou celle de rester définitivement au Québec. C’est un peu ça l’essence du -projet. Accepter de faire un deuil.

Donc c’est un film qui parle beaucoup de toi…

Oui. Ma grand-mère paternelle n’habitait pas en Uruguay, mais en Argentine. C’est une femme qui a été dans ma vie longtemps, elle m’a accompagné dans plusieurs étapes importantes de ma vie. Je l’aimais beaucoup. De ce dernier séjour, je suis revenue avec l’envie d’écrire une histoire très sensorielle, sur les lieux, sur un quotidien partagé qui semblait très banal et dans lequel, beaucoup de choses se disent en peu de mots. J’ai écrit sur une période de presque cinq années. Le scénario final date de 2013. Ça a été un très long processus durant lequel j’ai appris énormément sur l’écriture d’un scénario. J’ai été très pointilleuse… je l’ai fait relire à beaucoup de personnes pour éviter les choix trop faciles, pour ne pas tomber dans les pièges de ce genre de récits, et pour aboutir à quelque chose d’intègre et de généreux. Je me suis graduellement détachée de l’autobiographie pour aller vers la fiction. Je voulais matérialiser ce deuil, traverser cette absence du pays d’origine et d’enfin assumer mes choix et enfin accepter de perdre quelque chose pour en trouver une autre.

Dans ton récit, tu dresses des portraits de personnages aux parcours très opposés. Comment s’est passée la rencontre des deux comédiennes?

Pour des raisons financières et pour des raisons d’authenticité, il fallait que la jeune comédienne ait des origines latines pour connecter avec l’histoire et il fallait aussi qu’elle ait vécu en dehors de son pays d’origine. La première vague du casting, on l’a faite très tôt dans le processus. On a rencontré Arlen Aguyo Stewart. Ça a été la perle rare. Elle savait dire beaucoup de choses de manière très minime, très simplement, par les regards, les silences. Nous avons immédiatement connecté. Le reste de la distribution, on l’a trouvée en Uruguay. J’avais un premier assistant féru de théâtre qui connaissait bien les acteurs et actrices. Il m’a beaucoup aidé. Après une présélection à distance, je me suis déplacé là-bas, avec Arlen. Ce qui était intéressant, c’est qu’Arlen trouvait Gloria [Gloria Demassi, l’actrice qui incarne la grand-mère, NDLR] difficile d’approche… rires … j’ai trouvé ça parfait! Gloria a un jeu très naturel, presque imprévisible, elle apporte beaucoup aux prises, elle n’est jamais la même, toujours très surprenante. Le défi qu’elles avaient pour pouvoir se rapprocher en tant que femmes et comédiennes correspondait parfaitement au défi qui anime les personnages… je leur ai laissé beaucoup de libertés sur le plateau, même s’il n’y a pas eu tant d’improvisation que ça. Comme elles habitaient ensemble, puisqu’on était loin de Montevideo, elles sont devenues très proches. Aucune des deux ne fait d’ombre à l’autre. Ça a très bien marché entre elles!

Tu as tourné presque entièrement en Uruguay, comment s’est passé le tournage et quelles leçons as-tu tirées de cette expérience?

J’avais emmené avec moi les postes-clés. Le directeur photo et son assistante, le preneur de son qui est Québécois d’origine colombienne, le directeur artistique, le premier rôle, un directeur de production… et c’est tout. Le reste de l’équipe a été recruté localement. On devait gérer les différences de langues et des différences culturelles importantes… que je ne connaissais pas du tout et que je n’avais pas envisagées.
Quand tu regardes un plateau de tournage, tu as l’impression que c’est pareil partout, que ce sont les mêmes postes, les mêmes responsabilités, mais non, loin de là! Les fonctions, les dynamiques hiérarchiques sont très différentes. Cela a créé un grand défi pour moi, parfois difficile.
Au final, tout s’est bien passé, car les gens croyaient très fort au projet et ils étaient très professionnels, mais je pense que ce qui est vraiment important sur un plateau mixte comme celui-là, c’est de se mettre au courant des habitudes et des attentes des uns et des autres… en plus, il y a eu beaucoup de temps de transport puisque nous étions loin de la ville. Tout ça, plus le budget restreint… nous avions beaucoup de conditions difficiles pour un premier long métrage… rires.

 

As-tu d’autres projets, maintenant?

Oui c’est un projet dont certains aspects prolongent Les routes en février, mais dont d’autres sont très différents. Le film devrait s’appeler Le coyotte, et sera tourné à -Montréal. Je viens de le déposer; on se croise les doigts!

 

 

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