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L’Excentris, réaction d’un auteur à la lettre de Patrick Roy

Réaction d’un auteur à la lette de Patrick Roy – suite à l’annonce de la fermeture du cinéma Excentris – (27 nov 2015, Vol 26 #181)

 

 

Cher Patrick,

Suis-je devenu insensible? La perte d’Excentris ne me fait ni chaud, ni froid. Après 30 ans de réalisation, pure et dure, à m’acharner, écrire, produire et distribuer mes films, insensible? Certainement pas… à la Première de mon dernier documentaire, j’ai été trop ému pour prendre la parole. Il est vrai qu’après quatre ans de travail – n’ayant pas pu terminer mon film rapidement par manque de fonds – sans investissement de télé ou de distributeur reconnu par les institutions – l’une des vedettes de mon film L’Amour a des ailes, est décédée une semaine avant le lancement de « son » film. Le temps est le prix à payer pour certains auteurs de films, tant pour leur réalisation que pour leur distribution.

Tant de chichis pour la fermeture d’un cinéma ; que tu te sentes blessé, parce qu’on lance des pierres aux Films Séville, je ne comprends pas. Là je reste insensible. Au Québec, on détruit des églises pour y installer un stationnement et les dirigeants politiques applaudissent ; d’un autre côté, on s’émeut de la démolition des temples antiques par les djihadistes. On ne sait pas ce qu’on perd ; enfin pas encore.

Tiens, parlons en auteur. Au Québec, il faut être ou se déclarer athée pour présenter un film sur la foi ou sur la vie d’une communauté religieuse. Certains juges de mes scénarios d’il y a vingt ans, membres de ces fameux comités des pairs, qui me refusaient mes sujets parce que religieux, signent aujourd’hui quelques réalisations issues du même genre portées à l’écran. Et ils déclarent avoir découvert un volet de notre histoire du Québec en le filmant.

L’une des pires expériences humiliantes que j’ai eue à subir en 30 ans, a été lors de la première projection au Québec de mon film Le Pardon lors d’une Semaine du cinéma québécois. La responsable de l’ACIQ, (Huguette ?), j’ai oublié son nom, s’était battue pour que ce film soit à la programmation. Sur l’entrefaite, ce film remporte un prix en France. Alors, les journalistes traitent du sujet. Et bang ! envers et contre tous, la file est déjà longue pour la dernière projection tard dans la soirée, 23 heures. Après la projection, la salle reste assise, ce n’est pas un film pour le standing ovation, on s’entend. Les questions commencent. Il est minuit moins dix. De fil en aiguille, les spectateurs reconnaissent les protagonistes sans la foule. Ils se lèvent pour la présentation. Quelqu’un pose une question. Mme Dupont vient pour parler et bang! Le responsable de la salle ferme et ouvre les lumières en criant « Last Call ». On doit fermer la salle, il est minuit. Et il crie presqu’au feu pour que la salle, pleine, sorte le plus rapidement possible. Un grand homme devenu critique de cinéma et probablement souvent admis dans les comités des pairs pour juger nos scénarios.

Non, la fermeture de trois salles de cinéma ne me semble pas le réel problème pour la diffusion de nos films d’auteur. Le vrai problème, on le connaît tous : les droits au VPF , l’accessibilité aux projecteurs mêmes. Lorsque j’étais étudiant, au secondaire à peine, il y avait un projecteur 35 mm dans la salle paroissiale (Cinema Paradiso, j’aime bien). On me permettait de passer les classiques du cinéma français, les Cocteau, les René Clair, enfin les oeuvres accessibles à la cinémathèque de la Maison Française à Québec. Le répertoire de l’ONF était inaccessible en 35 mm. J’ai protégé ce projecteur en l’envoyant aux Archives du Québec. Cette année, l’un des propriétaires de cinéma de la région du Lac St-Jean désirait mettre en programmation mon dernier film. Impossible à cause des fameux droits du VPF.

Alors, il nous a fallu reprendre l’idée de Guy-L. Côté, (oui celui du nom de la Cinémathèque) qui a fondé les ciné-clubs pour passer des films censurés par les curés. Mes films ont un certain public et un public certain. Alors, il est passé dans des villes où il n’y a même pas de cinéma : Chibougamau, Val-Paradis, Matagami, Chapais; seul Lebel-sur-Quévillon avait un vrai cinéma. Il est vrai que quelques cinémas qui n’ont pas à se conformer aux droits du VPF – des propriétaires de salles purs et durs – comme Lido à Lévis et Les Chutes à St-Nicolas, ou certains audacieux qui ont une plage horaire de ciné-club pour leurs membres, ont projeté mon film. En fait, le truc est de combler 30 salles, l’une après l’autre au lieu de 30 salles en même temps.

Mais pour la reconnaissance de l’industrie, cela ne compte pas. Il faut des statistiques officielles sur les achats de billets. Alors pour la reconnaissance de mes futures projections, c’est nul. Alors, cher Patrick, lorsque tu nous invites à nous : « questionner à savoir si la formule appliquée ces dernières années est celle qui permettra réellement d’assumer une visibilité aux films québécois et aux films d’auteurs du monde entier »… Pour un auteur, la question se pose différemment. Il n’y en a pas de place. Tout est concentré sur la distribution.

Et comme tu dis, la distribution est contrôlée à 80% par les américains. Il y a bien un programme à Téléfilm dans lequel 300 demandes sont acheminées pour le budget d’une ou deux productions.

Pour les auteurs, le temps et l’acharnement sont nos seules armes. Pour mon dernier court métrage, Chapeau d’lutin ! je tente le coup du Web. Je l’ai mis sur Facebook ce week-end et aussi sur YouTube. Il est tourné en anglais et en français et en tout respect des conventions AQPM, UDA et Actra. Lundi matin, déjà 5 000 personnes l’ont visionné. Les lutins sont l’un des plus grands phénomènes sociaux et culturels depuis le début du XXIe siècle. Mais crois-moi, là aussi les ricanements résonnent. Je fonce depuis 18 mois, on verra bien.

En terminant, cher Patrick, lorsque tu écris : « Dans une industrie où la compétition est très forte, la qualité de la relation avec le distributeur est essentielle et la capacité de remplir les salles et à livrer des résultats à la hauteur des attentes s’avère évidemment cruciale. »

Sache que le respect que tu me témoignes est réciproque. Il me semble t’avoir connu lorsque tu commençais. Ton axe a toujours été la distribution et si les américains n’ont pas 100% du territoire, on te le doit. Alors, tu mérites bien l’hommage de Ciné-Québec cette année. Quant à la perception des films d’auteur, faudrait définir et reconnaître les auteurs dans l’industrie. J’ai beaucoup d’amis qui s’épuisent…

Denis Boivin, auteur Québec, le 30 novembre 2015

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