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TV5 Québec Canada : pourquoi le report du CRTC nous fragilise collectivement, un texte d’Orlando Arriagada

TV5 Québec Canada : pourquoi le report du CRTC nous fragilise collectivement, un texte d’Orlando Arriagada

Publié le 26 novembre, 2025
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Publié le 26 novembre, 2025

TV5 Québec Canada : pourquoi le report du CRTC nous fragilise collectivement

Un billet de Orlando Arriagada U, producteur chez Pimiento Médias 

Depuis quelques semaines, la décision du CRTC concernant TV5 Québec Canada soulève des discussions importantes dans l’industrie. On s’attarde souvent à l’aspect technique une hausse ou non de tarif, un report, une procédure administrative. Pourtant, au delà des enjeux réglementaires, il existe un débat fondamental qui touche directement l’avenir de notre écosystème audiovisuel le rôle stratégique de TV5 comme institution publique, comme canal culturel, comme espace international, et comme partenaire essentiel pour les producteurs indépendants.

Pour comprendre ce qui est en jeu aujourd’hui, il faut replacer TV5 dans son contexte réel. TV5 n’est pas un simple service spécialisé parmi d’autres. C’est une télévision publique, née d’un consortium unique qui réunit Radio-Canada, Télé-Québec, TFO et l’Association des producteurs. C’est une chaîne qui a été conçue pour refléter la diversité francophone du pays, pour proposer une complémentarité éditoriale face aux diffuseurs privés, et pour maintenir un dialogue constant entre le Québec, la francophonie canadienne et le reste du monde. TV5 a également un mandat particulier, que peu de gens comprennent réellement elle joue un rôle d’ouverture internationale.

Pendant longtemps, le documentaire québécois s’est illustré par sa capacité à se projeter à l’international. Les réalisateurs voyageaient, exploraient, racontaient le monde. Cette tradition s’est affaiblie au fil des années, alors que les grandes chaînes se sont recentrées sur des formats plus commerciaux, plus axés sur l’événementiel ou la performance de marché. Ce retrait a laissé un vide. TV5 a été l’un des rares diffuseurs à continuer de soutenir des productions tournées à l’étranger, malgré des moyens limités. C’est un geste culturel important. Ce regard vers ailleurs permet à notre culture de respirer, de circuler, de se confronter. Il nourrit notre imaginaire collectif et nous rappelle que notre identité n’est pas figée, mais dynamique, ouverte.

TV5 joue aussi un rôle que la majorité des institutions ne peuvent plus remplir être un espace d’accueil pour les petites et moyennes compagnies de production. Dans un contexte où plusieurs grands joueurs se consolident, obtiennent des fusions, et occupent l’espace médiatique, les producteurs indépendants deviennent moins visibles, moins entendus. Il ne s’agit pas d’un discours victimaire, mais d’un constat structuré l’accès à la parole publique, aux tribunes, aux décideurs, est inégal. TV5, dans cette dynamique, demeure un partenaire attentif, accessible, capable d’accompagner des projets ancrés dans les régions, dans la francophonie canadienne, dans les communautés culturelles.

La décision du CRTC, en reportant l’analyse d’un ajustement tarifaire pourtant très modeste, met en lumière la fragilité de certains de nos outils culturels publics. Une indexation, après 35 ans d’immobilité, n’est pas un luxe  c’est une mesure de survie. Les abonnements câblés diminuent, les revenus se contractent, et les chaînes publiques comme TV5 doivent faire preuve d’agilité pour continuer à remplir leur mandat. La question n’est pas de savoir si TV5 “mérite” un financement. La question est de savoir si nous souhaitons conserver une institution qui joue un rôle complémentaire aux privés, et qui assure une pluralité de voix dans notre paysage médiatique.

Il est essentiel que le Québec reconnaisse cette réalité. Le ministère de la Culture et des Communications a un rôle déterminant à jouer. Soutenir TV5, ce n’est pas soutenir une structure dépassée. C’est protéger un modèle public innovant, vital pour la circulation culturelle québécoise. C’est garantir que notre culture continue à être vue, comprise et diffusée ici et ailleurs.

Le gouvernement fédéral, par l’intermédiaire de Patrimoine canadien, a également une responsabilité directe. Le Canada a toujours affirmé que la diversité culturelle est une valeur stratégique. Cette valeur doit être reflétée dans les décisions réglementaires, dans les politiques de financement, et dans la protection des institutions publiques. Le mandat de TV5, qui dépasse largement les frontières du Québec, doit être soutenu de manière structurelle.

Enfin, je lance un appel à tous les joueurs de l’écosystème les câblodistributeurs, les plateformes numériques, les fonds publics et privés, les diffuseurs partenaires et les organismes professionnels. Soutenir TV5, ce n’est pas un geste isolé. C’est un investissement dans la capacité du Canada francophone à exister dans un monde médiatique dominé par des plateformes globales. C’est assurer que nos récits continuent de se déployer au delà de nos frontières.

En tant que producteur indépendant, je prends la parole dans ce débat non pas pour défendre un intérêt personnel, mais pour rappeler une réalité systémique. Nous avons besoin de TV5. Pas par nostalgie, mais parce que la fragmentation actuelle de notre écosystème exige des institutions solides, ouvertes, connectées, capables de faire circuler notre culture sur plusieurs territoires. TV5 est une ouverture. Un point d’accès. Une respiration. Une projection.

Dans les mois à venir, les décisions du CRTC, du gouvernement du Québec, du gouvernement fédéral et des partenaires de l’industrie auront un impact direct sur l’avenir de cette institution. J’espère que ce débat continuera de manière ouverte, constructive et collective. Notre culture mérite cette attention. Notre écosystème mérite cette clarté. Et nos créateurs méritent un monde où leurs œuvres continuent à voyager.

TV5 est la première ouverture de notre culture vers le monde. Il faut s’en souvenir. Et il faut la protéger.

 

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