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Une entrevue avec le collectif RKSS – Turbo Kid par Marc Lamothe

L’entrevue avec le collectif RKSS ( François Simard, d’Anouk Whissel et Yoann-Karl Whissell ) par Marc Lamothe dans la série « La pandémie, les désastres et le cloisonnement dans le cinéma québécois (6) »

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Le public les a découverts en octobre 2004 au festival SPASM avec leur deuxième court métrage, BAGMAN PROFESSION : MEURTRIER. Le film a ensuite fait le tour de la planète. 

C’était le début d’une belle histoire d’amour entre le public et le collectif originaire de Saint-Eustache.  Leur enthousiasme n’a d’égal que leur générosité et leur charisme. Ils perpétuent l’art du old school et attachent une réelle attention à tous les aspects du métier. Ils ont réussi à créer un univers qui leur est propre. Les hommages et les emprunts font partie intégrante de leur œuvre, mais ils traitent ceux-ci avec une signature indéniable, un amour palpable de l’artisanat du cinéma et un sens inné du métissage des genres et des références croisées.  Le collectif se compose aujourd’hui de François Simard, d’Anouk Whissel et Yoann-Karl Whissell.

TURBO KID met en scène un monde ravagé par l’apocalypse. Le troc est devenu la principale monnaie d’échange après une catastrophe écologique. Dans un monde couvert de pluies acides, l’eau est la denrée la plus recherchée alors que Zeus, un seigneur sadique et tyrannique, contrôle les ruines de ce qu’on appelle « les terres désolées ». Après sa grande première au festival de films de Sundance, le film a voyagé dans plus de 60 festivals à travers le monde et s’est mérité un bon nombre de prix en plus de générer un succès critique et s’attirer la cote de 90 % sur le site de l’agrégateur Rotten Tomatoes. Un important culte s’est aussi formé autour du film, de ses personnages et de sa bande sonore. TURBO KID met en vedette Munro Chambers, Laurence Leboeuf, Michael Ironside, Edwin Wright, Aaron Jeffery et Romano Orzari.

 

Nous avons discuté avec eux de la genèse de ce long métrage, de son tournage, et nous leur avons demandé à quoi ils s’occupent en période de confinement.

 

CTVM.info :  Le public vous connaît sous vos noms civiles, mais aussi sous l’acronyme RKSS. Que pouvez-vous dire sur l’origine de ce nom?

RKSS :  RKSS se veut l’acronyme de Roadkill Superstar. Nous avions réalisé notre premier court métrage non scolaire en 2002. Afin de soumettre notre court 2 MORTS (2002) au festival Spasm, Jarrett Mann nous avait demandé si on avait un nom pour notre collectif. Comme on aimait la culture « gore » chère au cinéma d’horreur, le mot roadkill s’est vite imposé en raison de son humour noir évident, voir morbide. Je crois que c’est François qui a eu l’idée du mot roadkill et Anouk qui a pensée ajouter le mot Superstar au nom du collectif car elle adorait à cette époque le personnage de Mary Katherine Gallagher joué par l’actrice Molly Shannon dans l’émission Saturday Night Live. Ouf, c’est loin tout ça…

CTVM.info :  Vous avez réalisé un film de science-fiction post apocalyptique qui découle d’une crise environnementale. Le long métrage a beaucoup voyagé et trouvé une grande résonnance chez de nombreux fans à travers le monde. Cette aventure est née en fait d’un court métrage, T IS FOR TURBO (2011). Parlez-nous du contexte et du développement de ce court métrage ?

RKSS :  Ça faisait déjà un bon nombre d’années qu’on essayait de faire le saut du court métrage vers le long, mais à l’époque, le genre de projets qu’on écrit et réalise n’était pas aussi bien reçu par les institutions qu’aujourd’hui. Pour TURBO KID, les astres se sont alignés et même si le développement depuis l’écriture jusqu’au tournage a pris quelques années, tout s’est passé assez vite du point de vue de l’industrie.

Tout a commencé au festival Fantasia avec notre ami Jason Eisener, réalisateur de Hobo With A Shotgun (2011). Il nous a parlé du concours de courts métrages pour la première anthologie The ABC’S Of Death, un abécédaire de la mort. Un court métrage par lettre de l’alphabet. Les 25 autres lettres de l’alphabet étaient réalisées par des gens connus de l’industrie. La lettre ouverte à ce concours était la lettre T. On devait faire un court métrage inspiré par cette lettre et qui inclurait une mort en relation avec le mot choisi.  On se souvient qu’à ce moment-là on était un peu tannés des concours et de devoir solliciter nos amis et nos fans pour des votes en ligne, mais la passion de Jason est contagieuse et déjà sur le chemin du retour, dans l’auto, on commençait à se lancer des idées et on a trouvé le thème de T IS FOR TURBO – un Mad Max en BMX. Le concept défendait l’idée selon laquelle, en temps d’apocalypse, l’essence étant l’une des premières ressources à manquer (après le papier de toilette, il faut croire..!), la population se rabat sur les vélos et les véhicules à pédales comme moyen de transport. T IS FOR TURBO se voulait aussi une lettre d’amour aux post-apo italiens, comme The New Barbarians (1983) aussi connu sous le titre Warriors Of The Wasteland, ainsi que les films, jeux et dessins animés de notre enfance, notamment BMX Bandits (1983) et Mega Man, un personnage de jeu vidéo japonais créé en 1987.

CTVM.info :  Le court métrage mettait en vedette l’une des voix les plus emblématiques de l’industrie du doublage québécois, Yves Corbeil. Il a prêté sa voix à John Goodman, Arnold Schwarzenegger, Ron Perlman, Tim Allen et même Hulk Hogan.  Vous qui avez grandi dans la culture des cassettes VHS doublées localement, l’expérience de l’entendre sur le plateau a dû être incroyable ? 

RKSS :  Vraiment.  On a été très chanceux d’avoir Yves Corbeil, acteur et voix iconiques du doublage au Québec, qui a accepté sans hésitation d’interpréter le tout premier ZEUS dans T IS FOR TURBO. Lui et François Gadbois, qui jouait le Turbo Kid original, ont été d’une générosité et disponibilité incroyable. On a eu énormément de plaisir sur ce plateau avec une équipe passionnée et talentueuse, un beau présage de ce qui viendrait par la suite avec TURBO KID.

 

 

CTVM.info : Que pouvez-vous nous dire sur le passage du court au long métrage en termes de scénarisation et de développement de projet ?

RKSS :  T IS FOR TURBO était principalement un concept cool et une chorégraphie de combat, alors, quand on a commencé à développer l’adaptation, on a d’abord dû établir les bases, la mythologie et les règles de l’univers, développer nos personnages et imaginer l’histoire qui les mettrait en scène et qui on l’espérait, captiverait l’auditoire.

Ce qu’on voulait par-dessus tout, c’était que TURBO KID aie un cœur et c’est ce qu’on avait en tête quand on a imaginé le Kid, Apple et leur relation. Côté action et humour, on avait beaucoup d’expérience, mais c’était une première pour nous d’écrire une histoire d’amour.

 CTVM.info : Aviez-vous des films ou des réalisateurs de références lors du développement du projet, notamment pour les aspects visuels du film ?

RKSS :  On est trois cinéphiles passionnés et on a voulu TURBO KID comme une lettre d’amour au cinéma qui nous a fait grandir. Les réalisateurs dont les œuvres nous ont inspirés, autant pour l’aspect narratif que pour le visuel, sont : Peter Jackson, Sam Raimi, John Carpenter, Steven Spielberg, James Cameron, Quentin Tarantino et Enzo G. Castellari. Les titres suivants nous ont particulièrement inspirés : Mad Max (1979) de George Miller, The New Barbarians (1983) d’ Enzo G. Castellari et BMX Bandits / La Gang des BMX (1983) de Brian Trenchard-Smith. 

CTVM.info : Parlez-nous en peu du tournage, et particulièrement des difficultés amener lors des tournages extérieurs et des conditions météorologiques qui allaient à l’encontre même d’une planète sèche qui était originalement scénarisée ? Et comment avezvous corrigé cela scénaristiquement et au tournage ?

RKSS :  L’histoire de TURBO KID devait se passer sur des terres arides où l’eau était une ressource hors de prix — c’était la base même de l’intrigue entourant notre antagoniste Zeus. Malheureusement, la météo avait d’autres plans et, en 2014, on a vécu l’hiver et le printemps les plus froids en 40 ans au Québec.  La première journée de tournage, on a eu droit à une grosse tempête de neige. On a donc dû utiliser toutes nos locations intérieures dans les premières journées, en espérant que la météo soit plus clémente pour le reste du tournage, puisque nous allions épuiser l’ensemble de nos « cover sets » dès le début. 

On avait un budget très limité et un script ambitieux, donc aucune marge de manœuvre pour contourner les aléas de la météo, sauf la créativité et la débrouillardise. On a donc adapté l’univers aux bancs de neige, à la pluie et aux flaques d’eau qui nous étaient impossibles de contourner. Notre désert aride s’est transformé en hiver nucléaire où les pluies acides contaminaient les sols et l’eau. Dans un sens, on aimait beaucoup l’idée d’inclure les pluies acides qui étaient la plus grosse menace écologique quand on était enfants.

Pour le reste, certains jours étaient de véritables combats, avec des accessoires qui cassaient à cause du froid ou le faux sang qui gelait dans les pompes, mais on avait une équipe et des acteurs incroyables, dédiés et passionnés. On aime créer un sentiment de famille sur nos plateaux et c’est réellement l’ambiance qui régnait sur TURBO KID, même dans les moments les plus difficiles, on ressentait toujours la passion, l’amour et la bonne humeur. D’ailleurs, le tournage s’est conclu en un câlin collectif sous la pluie battante, c’était épique !

 

CTVM.info : Le film s’est beaucoup promené sur la scène des festivals internationaux. Vous avez beaucoup voyagé avec celui-ci. Vous avez reçu une quantité impressionnante de témoignages et d’accolades. Vous recevez encore aujourd’hui des dessins inspirés de TURBO KID ainsi que des photographies de reproductions des costumes inspirés de votre univers, de tattoos et de groupes déguisés en personnage du film dans divers cosplay aux quatre coins de la planète.  Parlez-nous un peu de ce phénomène ? 

RKSS :  Comme on a réinvesti une bonne partie de notre cachet, les voyages qui nous ont permis d’aller à la rencontre des fans à travers le monde ont été notre véritable paye. On se trouve extrêmement choyés par la quantité d’amour qu’on a reçu et qu’on continue à recevoir tous les jours à travers TURBO KID

Au moment où le film est sorti, on était fiers de ce qu’on avait accompli et même si on espérait que les gens apprécient ce qu’on avait fait, on était loin de se douter de l’ampleur de la réponse du public et de l’impact qu’a eu TURBO KID sur certains de nos fans—c’est très touchant !

[ Outre l’affiche officielle du film, tous les dessins, tattoos et costumes que vous voyez dans cet article est du « fan art » partagé gracieusement par les membres du collectif. Ces hommages viennent des quatre coins du globe et témoigne du fort lien émotif qui habite les nombreux amateurs du film. N.D.L.R. ]

CTVM.info : La réalité vient de réellement rattraper votre fiction avec la pandémie et le présent cloisonnement.  Que pensez-vous de cette période de confinement et comment le vivez-vous ?

RKSS :  C’est tellement irréel comme situation, on n’est sans doute pas les seuls à avoir l’impression de vivre un véritable scénario de film ou de série de pandémie. La situation est inquiétante à plusieurs niveaux, mais on trouve encourageant de voir la majorité des Québécois bien gérer la crise, malgré les difficultés et l’isolement.

De notre côté, on vit le confinement un jour à la fois, en se tenant bien informés et en s’occupant de nos familles. On essaie de canaliser le tout dans la création, Yoann organise des visionnements de films en groupe live pour aider à contrer le sentiment d’isolement et nos chiens sont très heureux de nous avoir toujours à la maison.

D’un point de vue professionnel, tout est sur pause ou reporté, ça chamboule nos plans et quelques opportunités, mais on reste positifs, ce n’est que partie remise, enfin on l’espère ! 

CTVM.info : Qu’est-ce que vous regardez comme film ou série en temps de cloisonnement ?

F.S. & A.W. :   De notre côté, on joue surtout à des jeux vidéo pour se changer les idées, Yoann nous a laissé sa Nintendo Switch juste avant le confinement et Anouk fait une fixation sur son île à Animal Crossing, une série de jeux vidéo de gestion.

Y.K.W. :  Avec les visionnements que j’organise sur Facebook, on sélectionne des films du domaine public, souvent des nanars. Le but est de garder le thème léger et tous ceux qui écoutent y participent en lançant des commentaires live. Aussi, ma femme et moi, on écoute surtout des émissions pour enfants avec les jumeaux.

RKSS :  Sinon, on recommande C’est comme ça que je t’aime, la dernière collaboration de François Létourneau et Jean-François Rivard, qui nous avaient offert l’excellente Série noire !

Et comme on était en tournage lors de la sortie de la sxième saison de Série noire, on va en profiter pour se mettre à jour !

 

CTVM.info : Quels bons films de Pandémie, de désastre ou de cloisonnement vous viennent en tête ?

RKSS :  Spontanément, nous pensons à The Thing (1982) et They Live (1988) de John Carpenter, Night Of The Comet (1984) de Thom Eberhardt, SLITHERS (2006) de James Gunn,

The New Barbarians (1983) d’Enzo G. Castellari, Invasion Of The Body Snatchers (1978) de Philip Kaufman et à Invaders From Mars (1986) de Tobe Hooper. C’est une sélection qui est, disons, « écoutable » en ce moment et ne devrait pas trop exacerber l’anxiété collective. Sinon, un des plus terrifiants est sans aucun doute The Road (2009) de John Hillcoat, pour sa représentation de la fin du monde très réaliste — à écouter quand tout ira mieux ! 

CTVM.info : TURBO KID 2 est annoncé sur IMDB. Que pouvez-vous nous révéler au sujet de cette suite ? Un prequel, une suite ? Des détails ?

RKSS :  Oui, il y a eu une grosse demande pour un TURBO KID 2 et un contributeur anonyme l’a inscrit sur IMDB, il y a quelques années déjà, quand tout n’était qu’embryonnaire. Nous pouvons confirmer que le scénario est écrit et que le processus est enclenché!  On ne veut pas trop en dire pour l’instant, mais c’est bien une suite et on va retrouver le Kid quelques années seulement après la fin du premier ! 

Avec tout l’amour que TURBO KID reçoit, c’est certain qu’on ressent une certaine pression ! On veut surprendre les fans et leur offrir une suite qui soit aussi bonne, sinon meilleure que l’original.

 

CTVM.info : Quels autres projets vous attendent après le retour à la normale ?

RKSS :  À part TURBO KID 2, on ne peut malheureusement rien dévoiler pour l’instant, mais on va être très occupés, notamment en écriture. On se croise également les doigts pour qu’un de nos projets qui est sur pause redémarre rapidement, car on anticipait entrer en préproduction sur notre troisième film en mai. On a très hâte de pouvoir vous en dire plus !

 

Au Canada, Turbo Kid est disponible sur iTunes, Amazone Prime, Shudder, Microsoft Store, ainsi que les boutiques en ligne de Xbox et de Playstation.  Pour le reste de la planète, il est sur Netflix.

Le court métrage T is for Turbo  en version originale anglaise :

 

La version doublée en québécois de T is for Turbo qui s’appelle L’enfant Turbo avec la voix de Yves Corbeil, style doublage international à: https://vimeo.com/72659563?fbclid=IwAR3EEsSXULHCszLVx-vrNJ0cJQc3ua6RmQP6evXYCtLsZX8b9kdOECKbIz0

 

[ Outre l’affiche officielle du film, tous les dessins, tattoos et costumes que vous voyez dans cet article est du « fan art » partagé gracieusement par les membres du collectif. Ces hommages viennent des quatre coins du globe et témoigne du fort lien émotif qui habite les nombreux amateurs du film. N.D.L.R. ]

 

Une entrevue réalisée par Marc Lamothe

Directeur des partenariats et Programmateur

Festival international de films FANTASIA

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