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Une entrevue de Marc Lamothe avec Éric Piccoli en mode confinement

Marc Lamothe s’entretient avec Éric Piccoli de Babel Films

« La pandémie, les désastres et le cloisonnement dans le cinéma québécois »(3), une série de Marc Lamothe

« Temps Mort a été créé avec Julien Deschamps-Jolin qui joue Joël dans la série. On est tous deux fans de films de genre et de films catastrophes. On s’est dit que ça serait intéressant de créer un projet catastrophe en dehors du pattern des films américains à la The Day After Tomorrow. On s’est dit qu’après le désastre, ça va être lent. Tout sera lent. L’ennemi deviendra l’ennui et le clou rouillé sur la clôture. On a développé quelque chose autour de cette idée. Ce qui m’intéressait, c’est l’après-catastrophe. Qu’est-ce qui nous définira en tant qu’humanité ? Qu’adviendra-t-il de l’amour, de nos valeurs et de toutes les croyances qu’on avait ? » Éric Piccoli

Éric Piccoli est un réalisateur, producteur et scénariste québécois. Son travail, souvent à caractère social et humaniste donne autant dans la fiction que dans le documentaire. Son œuvre est identitaire, passant du « nous » au « je » selon les productions. Parmi ses projets, nous comptons les séries de fiction PROJET-M (2014) et ÉCRIVAIN PUBLIC (Saison 2 et 3). Du côté documentaire, il s’est fait notamment remarquer en co-réalisant YES (2017) avec Félix Rose, un regard de l’intérieur sur la période référendaire sur l’indépendance de l’Écosse; et plus récemment avec un documentaire à la fois confessionnel et universel, MON PÈRE, ELVIS (2020). Tel un Alexis le Trotteur de l’ère numérique, il trouve le temps de réaliser à travers son parcours, une dizaine de courts métrages et quelques vidéoclips. 

Tourner semble pour lui de nature viscérale, tout comme le castor a besoin de ronger. À preuve, en 2008, Éric Piccoli et Marco Frascarelli s’associent pour créer leur boîte de production. En 2009, Babel Films lance TEMPS MORT, une série web d’anticipation qui s’étale sur trois saisons de 2009 à 2012 pour un total de 40 épisodes. La première saison a d’abord été produite et financée par Babel films, avant d’être supportée par TOU.tv, la branche web de la Société Radio-Canada pour les saisons 2 et 3. La série nous projette en septembre 2013 alors qu’un cataclysme surprend la province. L’électricité est coupée et la neige tombe soudainement. Joël quitte Montréal et se réfugie en campagne alors qu’un grand hiver semble s’éterniser.

Après avoir été présentée en première aux Rendez-vous Québec Cinéma, la troisième et dernière saison de la série ÉCRIVAIN PUBLIC réalisée par Éric Piccoli sera télédiffusée sur la chaîne Unis TV à partir du mardi 5 mai à 20 h. Éric Piccoli est actuellement en cloisonnement en attendant de pouvoir terminer le tournage d’une série basée sur le roman d’Anaïs Barbeau-Lavalette, « JE VOUDRAIS QU’ON M’EFFACE ». Nous avons discuté avec lui de la genèse du projet TEMPS MORT, de projets web versus grand écran, et lui avons demandé à quoi il s’occupe en période de confinement.

 

CTVM.info — Que pouvez-vous nous dire sur la genèse de TEMPS MORT ?

É.P. — TEMPS MORT a été créé avec Julien Deschamps-Jolin qui joue Joël dans la série. On est tous les deux fans de films de genre et de films catastrophes. On s’est dit que ça serait intéressant de créer un projet catastrophe en dehors du pattern des films américains à la THE DAY AFTER TOMORROW (2004). On s’est dit qu’après le désastre, ça va être lent. Tout sera lent. L’ennemi deviendra l’ennui et le clou rouillé sur la clôture. On a développé quelque chose autour de cette idée. Ce qui m’intéressait, c’est l’après-catastrophe. Qu’est-ce qui nous définira en tant qu’humanité ? Qu’adviendra-t-il de l’amour, de nos valeurs et de toutes les croyances qu’on avait ? 

Ce qui est devenu TEMPS MORT devait à l’origine être un court métrage. Il y avait tellement de matériel à explorer avec une telle thématique qu’on ne savait plus quoi faire en 20  minutes. C’est donc devenu une web-série de 10 épisodes de 5 minutes. L’aventure TEMPS MORT a été pour moi un perpétuel processus d’apprentissage. L’ajout de Mario J. Ramos à titre de coscénariste a injecté, je crois, une touche intellectuelle au projet. L’arrivée de Félix Rose au montage de la deuxième saison a été déterminante sur plusieurs aspects. On s’intéressait à l’après-catastrophe, mais avec un traitement road-movie. La participation de TOU.TV dès la saison 2 a aussi bien servi le projet.

La troisième saison était beaucoup plus professionnelle à bien des égards. Grâce notamment à l’enthousiasme de Pierre-Mathieu Fortin de TOU.tv, Jean-Nicolas Verreault s’est vite greffé au projet à titre d’acteur et Jean-François Rivard à titre de conseiller au scénario. Qu’il s’agisse de la quête principale ou de ses diverses courbes narratives, dont certaines vont dans des zones grises, Jean-François nous a énormément aidés. La déclinaison du scénario était super importante pour nous. On voulait d’abord vivre des histoires avec nos personnages, mais passer en douce au second plan des messages et des commentaires. 

 

CTVM.info — Aviez-vous un film ou un réalisateur de référence dans le développement initial du projet

É.P. — Dès le début du projet, j’ai fait bien attention d’éviter les références, car j’ai la méchante tendance à trop m’y coller. Je garde quelques sentiments généraux de ces références, mais tente d’aller ailleurs. J’ai peur de copier ce que j’aime. 

CTVM.info — Vous aviez fait le choix de tourner en hiver. Que pouvez-vous nous dire de vos tournages hivernaux ?

É.P. — L’hiver s’est vite imposé. L’été ne nous semblait pas intéressant comme avenue scénaristique. L’hiver est une saison qui nous définit en tant que peuple. On vit quelques mois par année dans un perpétuel chaos organisé où tout est fragile. Le mode survie me semblait plus intéressant à explorer en saison hivernale. Ce que je cherchais d’abord, c’était de bien comprendre ce qui est froid à l’écran. La neige, le froid, la direction artistique et les éclairages, certes, mais le jeu des acteurs aussi, tout doit y contribuer. La saison deux a été réalisée sans grande histoire dans un hiver confortable, mais pour le tournage de la saison trois, il faisait vraiment froid. J’aime que le tournage au froid soit compliqué en soi. Ce genre de tournage demande plus de monde sur le plateau et il se crée quelque chose de spécial avec la présence de tant de bottes, de mitaines, de manteaux et d’équipements sur un plateau. 

CTVM.info — Qu’est-ce qui vous a fait opter pour une série web plutôt qu’un long métrage pour TEMPS MORT ?

É.P. — On avait pensé initialement que la deuxième saison devait être plutôt un long métrage. Mais avec l’entrée en scène d’un partenaire comme TOU.TV, nous avons développé une deuxième saison en série web. L’écriture d’un long et celle d’une série sont assez différentes. En série, on doit répéter de trucs et créer des rappels des autres épisodes. Il faut rassurer souvent le spectateur et gérer l’information différemment sur plusieurs épisodes. Au cinéma, c’est plus direct. Les courbes dramatiques ne sont pas traitées de la même manière et la construction d’une web-série influence par défaut le rythme.  

Au cinéma, tu n’as pas besoin d’autant de rappels et de références pour faire avancer l’histoire. Dans la web-série, le spectateur n’est pas prisonnier d’une salle obscure et on doit tenter de le garder intéresser pour qu’il revienne au prochain épisode. La web-série à titre de créateur m’offre plus de contrôle artistique et me permet de travailler dans l’urgence. Je n’ai pas la patience d’attendre des années pour tourner quelque chose. L’important reste de tourner régulièrement et de se réconforter dans son métier. 

 

CTVM.info — La réalité vient de rattraper vos fictions. Comment vivez-vous ce moment de confinement ? 

É.P. — Je vis bien avec le confinement. J’ai confiance que les choses vont se replacer. Je suis un optimiste, même à la limite idéaliste. J’étais en tournage avant l’annonce du cloisonnement, l’adaptation du roman JE VOUDRAIS QU’ON M’EFFACE d’Anaïs Barbeau-Lavalette. On finira le projet quand on pourra le faire en toute sécurité.  

Je m’en fais surtout en ce moment pour les gens les plus vulnérables et les gens en première ligne qui travaillent dans des conditions difficiles. 

CTVM.info — Qu’est-ce que vous regardez en ce moment comme film ou série en temps de cloisonnement ?

É.P. — Je me suis lancé le défi de regarder un film par jour. J’essaie d’alterner entre une nouveauté et un classique. Parmi les nouveautés regardées, j’ai beaucoup aimé JUSQU’AU DÉCLIN (2020) de Patrice Laliberté et LE LAC AUX OIES SAUVAGES (2019) réalisé par Diao Yi’nan. Côté classique, j’ai adoré voir AKIRA (1988) de Katsuhiro Ôtomo et DR. STRANGELOVE OR: HOW I LEARNED TO STOP WORRYING AND LOVE THE BOMB (1964) de Stanley Kubrick. Il est incroyable de penser que le conflit de ce film est toujours dans l’air et que le réel pouvoir soit entre les mains de quelques personnes. 

Je regarde aussi des séries. Je viens de terminer TRAPPED, la série télévisée islandaise créée par Baltasar Kormákur. J’y ai perçu une intéressante étude anthropologique et une réflexion sur l’humanité.   En ce moment, je regarde la troisième saison de WEST WORLD. 

CTVM.info — Quels bons films de pandémie, de désastre ou de cloisonnement vous viennent en tête ?

É.P. — Une bonne dizaine me viennent en tête. Je dirais : IT COMES AT NIGHT (2017) de Trey Edward Shults.  CHILDREN OF MEN (2006) de Alfonso Cuarón qui proposait une belle réflexion sur l’état et le sort des migrants, quelque 10 ou 15 ans avant son temps. IT FOLLOWS (2014) de David Robert Mitchell, car il en ressort un beau sentiment d’angoisse. La trilogie EVIL DEAD (1981, 1987 et 1993) de Sam Raimi qu’il me faut revoir à nouveau. CONTAGION (2011) de Steven Soderbergh, un film qui à sa sortie n’était malheureusement pas dans les modes du moment. Pas mal tous les films de George Romero et même le remake de son DAWN OF THE DEAD réalisé par Zack Snyder. Plusieurs John Carpenter pourraient être de cette liste, mais à en retenir un seul, je dirais THE THING (1982). Je pense aussi à 28 DAYS LATER (2002) de Danny Boyle pour son ambiance anxiogène et son portrait d’une société qui se désagrège. 

Pour le confinement, je dirais ALIEN (1979) de Ridley Scott où la menace est un parasite et que l’équipage est en confinement dans l’éternité de l’espace. Je dirais aussi THE MIST (2007) de Frank Darabont, un magnifique confinement dramatique dans un supermarché et une des finales les plus crève-cœur de l’histoire. ONLY LOVERS LEFT ALIVE (2013) de Jim Jarmush, car le vampirisme pourrait être une cause d’épidémie et j’y aime bien le confinement de jour dans un Detroit abandonné.

 

CTVM.info — Produit par Babel Films, mais réalisé Hervé Baillargeon, quelle était votre implication à la première saison d’ÉCRIVAIN PUBLIC ?

É.P. — En 2014, j’étais avec mon collègue Marco au Marseille Webfest et c’est là que nous avons rencontré Hervé Baillargeon. Quand l’idée d’adapter le livre ÉCRIVAIN PUBLIC nous a été présentée, nous cherchions à travailler avec de nouveaux créateurs et Hervé nous semblait le bon choix pour raconter cette histoire. C’est Marco qui a surtout chapeauté la production de la première saison.

 

CTVM.info — Comment vous êtes-vous retrouvé à la barre des saisons 2 et 3 ?

É.P. — 2017 a été une année difficile pour moi. Ça faisait près de quatre ans que je ne tournais rien en fiction et le gars qui vient de l’école Kino trouvait ça vraiment pénible. Je me souviens de m’être dit : « une année de plus pis je lâche ça, j’arrête de faire du cinéma. »  Je me sentais comme un pianiste devant un piano à qui on interdit d’en jouer. Hervé avait décidé de ne pas revenir pour la deuxième saison d’ÉCRIVAIN PUBLIC et j’ai sauté sans hésiter. J’ai approché le projet comme si c’était mon dernier. ÉCRIVAIN PUBLIC est devenu rapidement le projet le plus personnel que j’ai fait. Le livre de Michel Duchesne, L’ÉCRIVAIN PUBLIC a été comme une révélation. Ça m’a fait du bien comme lecteur. Un gros fuck you à l’austérité, au mépris de l’empathie et à la montée d’une droite égoïste et populiste. Son roman n’était pas plaintif ni négatif, c’était un cri du cœur — le sien — face aux injustices, au cynisme, à l’indifférence. Sa manière de raconter la vie ordinaire m’a touché. De trouver le beau dans le laid, de donner une voix aux sans-voix, de mettre en lumière les héros de tous les jours qui font des miracles avec des moyens ridicules. Salut à tous les profs, les intervenants sociaux, les infirmiers, et bien tant d’autres.   La révélation, c’est que j’ai enfin trouvé ce que je voulais raconter depuis longtemps. Michel m’a fait une grande place et m’a laissé embarquer dans son univers, d’en faire le mien aussi. On a combiné nos expériences, nos idées et nos égratignures de vie. Ça a donné cette série, ÉCRIVAIN PUBLIC.

 

CTVM.info — De quoi êtes-vous le plus fier dans la production de la troisième saison ? 

É.P. — Ça me rend très fier parce que c’est tout un exploit en soi. Pas parce qu’on a réussi à faire une série, mais parce qu’on a réussi à raconter cette histoire malgré le fait que le sujet n’est pas super sexy sur papier. Parler de pauvreté, d’injustices, d’analphabétisme et des maux les plus dévastateurs de nos sociétés dites modernes et progressives, c’est rarement vendeur. Mais je crois qu’on a trouvé une façon qui fait sourire, qui donne espoir et qui montre aussi tout le potentiel de la web-série. Je suis fier de cette saison, car face à moi-même, j’ai réussi à me dépasser et à apprendre davantage. C’est ma petite victoire personnelle!

La troisième saison réussit à se différencier des deux précédentes. Elle pose de nouvelles questions et présente de nouveaux enjeux. Je trouve par contre qu’on a fait le tour de cet univers de l’écrivain public. Je préfère arrêter alors que c’est bon et j’aime laisser le spectateur avec le plaisir de s’imaginer la suite.

 

CTVM.info — À part la série JE VOUDRAIS QU’ON M’EFFACE qu’il vous faudra compléter, quels autres projets vous attendent à Babel Films au retour plus normal des choses ?

É.P. — Nous devons notamment terminer le documentaire LES ROSE, un film de Félix Rose, fils de Paul et neveu de Jacques Rose sur lequel j’ai été codirecteur photo. Nos partenaires vont sûrement être compréhensifs quant aux nouveaux délais de production. Je ne suis pas trop inquiet, les choses vont trouver leur chemin. 

 

Une entrevue réalisée par Marc Lamothe
Directeur des partenariats et Programmateur
Festival international de films FANTASIA

Les trois saisons de TEMPS MORT en format  long métrage sont disponibles gratuitement sur YouTube aux hyperliens suivants:

TEMPS MORT : L’HIVER ÉTERNEL 

Saison 1 (2009, 10 x 5 min.)
https://www.youtube.com/watch?v=Q8kD8JKL3zM

TEMPS MORT : SUR LA ROUTE

Saison 2 (2010, fiction, 17 x 7 min.)
https://www.youtube.com/watch?v=WAmMlPM-WV8

TEMPS MORT : LA COMMUNAUTÉ

Saison 3 (2012, fiction, 13 x 12 min.)
https://www.youtube.com/watch?v=yeX5mthw2ZY

 

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