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Une entrevue avec Érik Canuel réalisée par Marc Lamothe dans le cadre de la série CES ARTISTES QUI ONT FAIT DES VIDÉOCLIPS

Avec une carrière très productive, un actif imposant de nombreux longs-métrages, de films publicitaires, de vidéoclips et d’épisodes de télé-épisodique, Érik Canuel a toujours revendiqué fièrement qu’il est réalisateur de films de genre.

Une entrevue de Marc Lamothe dans le cadre de la série CES ARTISTES QUI ONT FAIT DES VIDÉOCLIPS (3) avec Érik Canuel

Avec une carrière très productive, un actif imposant de nombreux longs-métrages, de films publicitaires, de vidéoclips et d’épisodes de télé-épisodique, Érik Canuel a toujours revendiqué fièrement qu’il est réalisateur de films de genre. En l’industrie naissante du vidéoclip québécois, Canuel a rapidement vu une brèche s’ouvrir pour se faufiler et faire connaître et reconnaître son travail. En effet, la chaîne MusiquePlus a été fondée le 2 septembre 1986.  Gardons en tête qu’à son ouverture, MusiquePlus n’avait que 24 clips québécois dans sa vidéothèque. En 1987, Canuel fonde donc avec des amis la compagnie KINO, une maison de production qui se spécialisait dans le clip, l’une des seules du moment avec PUBLIC CAMÉRA fondée par François Girard et Bruno Jobin ainsi que QUAI 32, née d’une initiative de Nicolas Valcourt et Diane Lambin. Nous avons voulu en savoir plus sur le cheminement du plus rock and roll des réalisateurs québécois qui a pourtant fait ses débuts à titre de vidéaste. Revenons un peu sur cette période folle.

CTVM — Peux-tu retracer l’origine de ta passion pour le cinéma ?

Érik Canuel — J’ai grandi dans une famille de comédiens. Mon père, le comédien Yvan Canuel, m’amenait souvent à Radio-Canada sur les plateaux d’émissions pour enfants tels que LE PIRATE MABOULE, SOL ET GOBELET, LA BOÎTE À SURPRISE et LA RIBOULDINGUE. J’y voyais toute la magie qui s’y révélait devant la caméra comme derrière. J’avais parfois de la difficulté à différencier le tournage de l’émission elle-même. Une production qui m’avait fortement marqué, c’est la pièce ATELIER 72, mise en scène par mon père à la Nouvelle Compagnie Théâtrale (1972) sur une musique de Robert Charlebois. Conceptuellement parlant, ça avait quelque chose à la 2001, L’ODYSSÉE DE L’ESPACE (que j’avais vu quelques années avant, mais sans en comprendre la vision), mais créé pour la scène avec des hommes préhistoriques et il y avait un vaisseau spatial qui traversait la salle en direction de la scène à un certain moment donné. Ça m’a fortement donné le goût de la magie, de l’imaginaire et du spectaculaire.

En plus, tous les week-ends, je courrais voir des films au Manoir Notre-Dame-de-Grâce pour 25 cents. Et puis, pour un autre 25 cennes, j’avais des chips et une liqueur. J’y ai découvert le goût du voyage cinématographique avec des classiques du cinéma d’horreur, de fantastique, de science-fiction et de Sinbad, un de mes héros d’enfance. En attendant les films, je lisais le magazine Famous Monsters of Filmland. J’étais dans un autre monde. 

 

Quel a été ton cheminement vers le métier de réalisateur ?

Érik Canuel — J’ai un parcours qui a pas mal bifurqué. Au début, je m’intéressais aux beaux-arts (graphisme, bandes dessinées et sculpture) tout en étant bassiste dans quelques groupes rock, dont un avec certains membres de la formation qui allait devenir Vilain Pingouin. À 20 ans, mon principal partenaire musical s’avère atteint d’un cancer virulent. Il me disait toujours : « Un jour, c’est toi qui réaliseras nos clips. ». Après son décès, j’ai vendu tous mes instruments pour me procurer une caméra Super 8 et l’équipement nécessaire pour faire le montage. J’ai réalisé mon premier court-métrage à 21 ans, « MON AMI, MON FRÈRE », une histoire d’horreur et de sorcellerie — pour le fun, juste pour voir si le médium m’intéresserait… Je n’ai plus jamais regardé en arrière depuis.

Je suis allé faire des stages à Los Angeles et, à mon retour en 1984, j’ai eu la chance d’être assistant de production sur LE MATOU. J’y ai beaucoup appris, mais j’ai aussi compris qu’il me faudrait des années à ce rythme pour devenir réalisateur. J’ai pensé gagner du temps en allant à l’université. Je suis tombé sur une bonne année, puisque j’ai entre autres rencontré Manon Briand, Alain Desrochers, Pierre Gill, Podz, Patrice Sauvé et André Turpin, pour ne nommer que ceux-là. En 1988, j’ai quitté Concordia et fondé KINO FILMS avec Pierre Gill. Marie-France Lemay s’est vite jointe à nous. On a réalisé de nombreux clips ensemble et des spots publicitaires. J’ai dû réaliser près de 50 vidéoclips et quelque 250 publicités durant cette folle période. 

Tu réalises ton premier clip alors que tu étudies encore en cinéma à l’Université Concordia. C’est KISS THE BEAUTY (1988), un clip pour le chanteur new wave québécois Norman Iceberg, que tu tournes au défunt bar Thunderdome (rue Stanley, dans le même édifice qui abritait le mythique club disco montréalais, le Lime Light). Que peux-tu nous dire sur ce premier clip ?

Érik Canuel — Tout ceci est un peu un concours de circonstances. C’est le reflet de cette époque. Mon travail est de raconter des histoires en images en servant un scénario et une intention. Le vidéoclip, c’est ça aussi, mais tu es au service d’une chanson et d’un compositeur-interprète. J’étais au bon moment et à la bonne place quand cette industrie a pris son essor. Je voyais les vidéoclips comme de petits films et une opportunité de faire connaître mon travail, car je visais évidemment le long métrage. 

À mes débuts à Concordia, j’ai réalisé un court métrage avec une gang de chums qui étudiaient avec moi, dont Patrice Sauvé, Jean-François Pothier, Alain Desrochers, André Turpin, Éric Parenteau et Daniel PODZ Grou. C’était un film à la proposition visuelle très forte dans un style entre BLADE RUNNER et MAD MAX. Le film s’est retrouvé sur Canal Famille, et Norman Iceberg m’a contacté après y avoir vu le court pour me demander de lui concevoir un vidéoclip. Nous nous sommes alors tournés vers le programme « Jeunes volontaires » du gouvernement du Québec et nous avons reçu une bourse de 5000 $ pour réaliser le clip qui se voulait une sorte de parodie sociétale. 

Nous étions une équipe formée de gens qui venaient principalement de Concordia et d’autres qui y étaient encore. C’était la première fois que je travaillais avec Pierre Gill comme directeur photo, et PODZ était venu aider Mario Lord qui était le directeur artistique. C’est comme ça que j’ai rencontré PODZ qui n’avait que 17 ans. Pierre et moi avons tout de suite su qu’il avait le talent et la volonté de faire ce dur métier. On l’a aussitôt recruté dans notre équipe.  

Tu marques un gros coup avec TELL SOMEBODY (1988) de Sass Jordan réalisé avec la collaboration de Pierre Gill et François Valcourt, vidéo qui allait remporter le prix du meilleur clip canadien à l’époque. Que peux-tu nous dire de ce vidéo tourné en un week-end avec tes amis étudiants à Concordia ? 

 

Érik Canuel — Sass Jordan avait été choriste professionnelle pour plusieurs artistes locaux et elle préparait alors son premier disque solo pour les disques AQUARIUS. Le label avait produit un vidéoclip pour la chanson-titre de l’album, mais Sass n’était pas à l’aise avec le produit fini. Elle avait contacté François Valcourt pour tourner des bouts de la chanson à travers la ville. Il a alors contacté Pierre Gill pour faire la photo et Pierre lui a vendu mes mérites après que l’on ait réalisé deux clips ensemble. On a suggéré à François de lui revenir avec une proposition. On a alors passé une nuit blanche à lancer plein d’idées et accoucher d’un concept. Aquarius nous a alors débloqué un budget de 9000 $ pour tourner, monter et livrer un clip en quelques jours à peine, car le vidéo de la chanson devait être livré immédiatement à Much Music, Musique Plus et diverses émissions consacrées à la diffusion de clips. 

Le concept était simple et dynamique, on voyait le clip proprement dit et aussi le processus « making of » du film. Pour l’équipe, j’ai fait appel à tous les étudiants que je connaissais à Concordia. On a tourné sur 2 ou 3 jours. Le dernier jour de tournage, on a travaillé 21 heures, puis je me suis tout de suite isolé avec Pierre Gill en salle de montage pour de nombreuses heures supplémentaires. Non seulement nous avons respecté un échéancier quasiment impossible, mais le clip s’est avéré être un grand succès à travers tout le pays. 

Tu enchaînes avec DANS LA JUNGLE DES VILLES de Michel Robert dans lequel tu fais un caméo. Parle-nous de ce tournage au Venezuela ?

 

Érik Canuel — J’aimais beaucoup Michel Robert qui endisquait pour les disques Justin Time. Malheureusement, Michel n’est plus des nôtres aujourd’hui. La chanson s’appelait DANS LA JUNGLE DES VILLES, alors on s’est dit il faut aller filmer dans la forêt Amazonienne au Venezuela… On a tourné ce clip guérilla style, on avait reçu une aide financière de Videofact. On avait juste assez d’argent pour acheter quatre billets d’avion aller-retour et on est allé tourner là-bas dans la jungle. Je regarde ce clip maintenant et je me dis que ça ne passerait sûrement pas aujourd’hui. On se ferait accuser d’appropriation culturelle avec ce personnage/saxophoniste s’exhibant dans la forêt Amazonienne interprété par votre humble serviteur. On tournait vite, avec la volonté de divertir notre public tout en racontant une histoire, et ce, sans avoir l’intention de blesser ou froisser qui que ce soit. C’était tourné de bonne foi. D’ailleurs, il n’y avait eu aucune objection à l’époque ; alors qu’aujourd’hui « on passerait au cash » comme diraient certains. Nous étions jeunes et naïfs. Je pourrais même dire : maladroit. Ça reste, je crois,un moment fort du clip Dans la jungle des villes.

Arrivent ensuite Vilain Pingouin et son premier clip FRANÇOIS dans lequel tu incarnes ledit François. Tu allais d’ailleurs réaliser plusieurs clips pour le groupe. Comment cette relation a-t-elle commencé ?

 

Érik Canuel — À l’époque où je souhaitais encore faire de la musique, j’ai fait partie d’un groupe avec Claude Samson et Michel Vaillancourt avant Vilain Pingouin. Moi, j’ai délaissé la musique pour le cinéma, mais eux ont persévéré et on s’est retrouvé pour le clip de François. Encore un clip tourné avec peu de moyens. Nous avions un budget de 5000 $ pour ce clip [en guise de comparaison, AMÈRE AMÉRICA réalisée à la même époque par Gabriel Pelletier pour PUBLIC CAMÉRA bénéficiait d’un budget de 30 000 $. NDLR]. À un moment donné dans la vidéo, on me voit être livreur de pizza. Le gars à qui je livre une pizza, c’est PODZ, et l’appartement qu’on voit dans le clip est celui qu’on habitait à l’époque lui et moi. 

 

C’était la belle époque des programmes comme Videofact et Musicaction. Chaque trimestre, on soumissionnait sur une vingtaine de vidéoclips et on finissait toujours par obtenir quelques aides financières ; c’est comme ça que je me suis embourbé pendant longtemps dans la production de clips et de pubs. Alors que d’autres réalisateurs de ma génération sont passés plus rapidement à la fiction au grand écran, je me suis retrouvé dans l’engrenage d’une compagnie avec des employés à payer, des frais fixes à couvrir et une succession de contrats à respecter.

Mais je ne regrette rien, car c’est cette période qui m’a permis de réseauter et de finalement faire les bons contacts pour tourner des séries télé comme THE HUNGER et BIG WOLF ON CAMPUS. Parmi mes idoles du moment, il y avait les frères Ridley et Tony Scott, tous deux issus du monde de la publicité. Je suivais quelque part leur cheminement pour me rendre, moi aussi, vers la fiction. D’ailleurs, la série « THE HUNGER » était produite par les frères Scott en partenariat avec Téléscène (de Montréal) et le producteur Robin Spry. Un grand homme qui m’a beaucoup aidé dans ma carrière. Je lui dois beaucoup.

En 1989, tu réalises CATCH ME IN THE ACT pour le groupe Paradox, ta première rencontre avec Sylvain Cossette qui en était alors le chanteur. Tu as réalisé aussi deux clips solo avec Sylvain… COMME L’OCÉAN et TU REVIENDRAS. Ce dernier met en vedette ton frère à un jeune âge, ta première fille et même ton père, Yvan Canuel. Quels souvenirs gardes-tu de ce clip, disons familial ?

Érik Canuel — Mon père avait joué dans mon premier film et j’en étais très fier, car jeune, je le regardais jouer et j’espérais déjà faire des choses avec lui un jour. Quand Sylvain m’est arrivé avec la chanson, j’ai eu l’idée de ce clip qui jouerait avec deux ou trois générations. Très vite, mon père Yvan et mon frère Nicolas (lui aussi comédien) se sont greffé au projet ainsi que ma jeune fille, pour en faire un conte métaphorique guidé par un ange aveugle.  

Tu as flirté aussi avec la musique métal avec le groupe Sword, l’ancien groupe de Rick Hugues et leur clip THE TROUBLE IS (1989). Changes-tu ton approche ou ton style de mise en scène selon le genre musical du clip ?

Érik Canuel — Non, je ne crois pas. On est toujours au service de la chanson et de l’artiste. On propose des idées aux artistes et aux labels, parfois ça passe, des fois c’est refusé… L’idée est de bien savoir ce que tu souhaites raconter ou ce que l’artiste souhaite communiquer. La limite ultime reste toujours combien de sous et de temps tu as pour mettre ces images à l’écran. J’ai toujours eu comme politique de refuser les projets avec lesquels je ne suis pas à l’aise. 

En terminant, tu as déjà dit que STRANGER THAN PARADISE réalisé pour Sass Jordan était l’un de tes clips favoris. Pourquoi ?

Érik Canuel — En partant, j’aimais profondément la chanson. C’était notre 3e clip ensemble et j’avais en tête une vision de paradis métaphysique en quelques tableaux alliant étrangeté, beauté et émotions. Une série de flashes présentant une réalité onirique. Je garde un bon souvenir des images créées, dont celle de Sass assise dans le lobby du Musée des Beaux-Arts avec le plancher couvert d’eau pour créer un miroir. Je voulais créer un trip, à la fois beau et touchant. C’est peut-être la réalisation la plus complexe de cette période et je suis fier de tous les éléments, les costumes, les maquillages, la D.P., les décors et les effets spéciaux. Je garde de beaux souvenirs de ce tournage et du produit fini. C’est peut-être le clip le plus personnel que j’ai réalisé.

 

 

 

Article paru dans La Quotidienne de CTVM.info  #6781 du jeudi 11 février 2021

 

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